La scène a lieu dans les jardins de l’Élysée. Emmanuel Macron reçoit dix-huit jeunes descendants de combattants du FLN, d’appelés, de harkis, de pieds-noirs et de juifs d’Algérie. Il est question de mémoire, de colonisation, de guerre d’Algérie et de réconciliation.

Et puis le président lâche une petite phrase comme on largue une bombe à fragmentation. Celui-là même qui, quatre ans plus tôt, alors candidat à l’Élysée, avait qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » et de « vraie barbarie », s’interroge : « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? »

Stupeur. Il enchaîne sur les « précédentes colonisations », évoque la « domination ottomane » et s’étonne que « les Algériens puissent considérer la France comme la seule puissance coloniale de leur histoire ».

Si j’avais été parmi les invités de l’Élysée ce 30 septembre 2021, j’aurais probablement été tenté de répondre au président français par un petit coup d’éventail.

Un chasse-mouche aurait été mieux adapté à ce personnage : celui qu’Hussein Dey, lassé de devoir relancer la France pour sa dette de blé impayée, asséna au consul Pierre Deval et qui servit de prétexte au blocus d’Alger et à l’expédition de 1830.

C’est d’ailleurs en lui rappelant cette image d’Épinal que Benjamin Stora, présent lui aussi à cette cérémonie, et en évoquant la longue liste des consuls français qui s’étaient succédé à Alger depuis plusieurs siècles, mit en évidence, quelques jours plus tard, le ridicule de la crise révisionniste du président français.

L’historien aurait également pu montrer à Emmanuel Macron les traités archivés en France et ailleurs, conclus par la République d’El Djazaïr. En particulier aux États-Unis, où les archives se montrent particulièrement bavardes sur l’existence politique de l’Algérie bien avant 1830.

Premier article en turc ottoman du traité de paix et d’amitié entre Alger et les États-Unis
Premier article du traité de paix et d’amitié conclu à Alger le 5 septembre 1795 entre la Régence d’Alger et les États-Unis. Reproduction du texte original en turc ottoman — domaine public.

J’aurais aussi pu l’emmener au jardin des Invalides lui montrer « El Djazaïr » gravé en arabe sur le bronze des canons pillés à Alger et exhibés à Paris comme trophées de guerre.

Gravure montrant les canons d’Alger exposés au jardin des Invalides
Les canons d’Alger au jardin des Invalides, Le Magasin pittoresque, 1835. Pillés en 1830, ils portent des inscriptions en arabe et en turc mentionnant Djezaïr.

Mais je vais faire mieux. Je vais vous raconter l’histoire de Sélim. Un Algérien polyglotte, raffiné, cultivé. Autrement plus cultivé que le jeune époux de Brigitte. Un érudit à côté des nostalgériques et des Algérhystériques de cette Ve République agonisante.

Un Algérois musulman capturé par des Européens chrétiens. Réduit en esclavage, il vécut parmi des Amérindiens avant même la naissance des États-Unis. Mais il était si épris de liberté — comme tout Algérien qui se respecte — qu’il allait en réchapper.

Son existence est suffisamment extraordinaire pour se passer de légende et suffisamment documentée, notamment par une lettre adressée le 12 juillet 1768 par John Blair, gouverneur par intérim de Virginie, au secrétaire d’État britannique aux Colonies, pour en reconstituer les scènes marquantes. Les Américains l’appelaient Selim the Algerine. Sélim l’Algérien.

Une rue d’Alger peinte par Jan-Baptiste Huysmans
Une rue d’Alger, Jan-Baptiste Huysmans, XIXe siècle. Cette vision orientaliste, postérieure à l’époque de Selim, est utilisée comme une évocation de la ville et non comme une reconstitution documentaire d’Alger vers 1755. Domaine public.

Alger, vers 1755

La prière de l’aube vient de s’achever. Le soleil qui se lève derrière les collines gagne la baie. Depuis la mer, Alger se présente comme une masse blanche accrochée à la pente. Les maisons serrées montent en gradins jusqu’aux murailles de la citadelle. Plus bas, presque au contact de l’eau, la ville se resserre autour de son port, de ses marchés, de ses mosquées et de ses bâtiments publics.

Vue ancienne de la cité, du port et du môle d’Alger depuis la mer
La cité, le port et le môle d’Alger vus depuis la mer, gravure hollandaise de Gerard van Keulen, vers 1690. Nederlands Scheepvaartmuseum — domaine public.

Djama el-Kebir, la Grande Mosquée, veille sur la capitale depuis plusieurs siècles. À quelques pas se dresse Djama el-Djedid. Dans la ville basse, la coupole de la mosquée Ali Bitchin se détache au-dessus des toits. Plus loin, la Jenina abrite le centre du pouvoir. On trouve le Bayt al-Mal, les tribunaux, Dar al-Sikka, où l’on frappe monnaie, et les fondouks, où séjournent les marchands.

Alger ne dort plus. Dans les kouchas, les Djidjelliens pétrissent le pain. Les Mozabites font tourner les moulins, ouvrent les boucheries et les bains. Dans les jardins du Fahs, les Kabyles sont déjà au travail. Les gamins sont déjà sur le chemin de la medrassa.

Par Bab Azzoun arrivent les produits de l’intérieur : céréales, huile, laine, cire, peaux. Sur les quais, les portefaix chargent et déchargent. À la Tarsana, l’arsenal de la Régence, les charpentiers travaillent sur les bâtiments de la flotte.

Dans la rade mouillent des navires venus de Tunis, d’Alexandrie, du Levant, de Livourne, de Marseille et d’autres ports méditerranéens. On entend l’arabe des Algérois, le berbère, le turc, l’italien, l’espagnol, le français. Des négociants étrangers commercent dans la ville. Des consuls européens y résident. À la nuit tombée, les Biskris monteront la garde dans les rues.

C’est dans ce monde que Sélim a grandi. Ce matin-là, au milieu de l’agitation du port, une famille accompagne le jeune homme jusqu’au quai. Sélim part pour Istanbul.

Il n’est pas un enfant que l’on envoie apprendre ses premières lettres. Selon la tradition la plus ancienne, il appartient à une famille aisée et a déjà reçu une solide instruction. Son père veut qu’il aille plus loin. Istanbul est alors l’une des grandes capitales intellectuelles du monde musulman. Autour de Fatih et de Süleymaniye se trouvent quelques-unes des médersas les plus prestigieuses de l’Empire.

Sur les rives de la Corne d’Or vivent également les grandes familles grecques du Phanar, dont sortiront les interprètes et les drogmans de la Porte. D’importantes communautés juives disposent de leurs propres écoles et de leurs propres savants. Dans cette ville impériale, les langues et les savoirs se croisent.

Sa mère sait probablement tout cela. Mais elle pense surtout à la mer, à la distance, aux semaines sans nouvelles, aux tempêtes, aux maladies. Aux navires qui, parfois, ne rentrent jamais.

Sur le quai, elle serre son fils dans ses bras. Longuement. Son père reste près d’eux, plus contenu, partagé sans doute entre la fierté de le voir poursuivre ses études et l’inquiétude que tout voyage inspire alors.

Avant le départ, on a prié. Maintenant, il ne reste plus qu’à confier Sélim à Dieu. Sa mère finit par desserrer son étreinte. Il monte à bord. Les amarres sont larguées. Le navire s’écarte doucement du quai tandis que ses parents restent immobiles. Leurs silhouettes rapetissent. Alger s’éloigne. Sa mère ignore encore qu’elle ne reverra jamais son fils.

Sélim fait ses adieux à ses parents sur le quai d’Alger
Les adieux de Sélim à sa famille sur le quai d’Alger — reconstitution artistique issue de la maquette.

Istanbul

Quelques semaines plus tard, un autre monde apparaît : la Corne d’Or, le Bosphore, les coupoles, les palais, les minarets dressés comme des lances vers le ciel et les quais où se pressent les navires de la Méditerranée et de la mer Noire.

Sélim poursuit sa formation autour de Süleymaniye, l’un des sommets du système universitaire et religieux ottoman. La capitale rassemble fonctionnaires, juristes, religieux, médecins, interprètes, diplomates et marchands. Il lit, écoute les maîtres et fréquente ce monde savant où l’arabe, le turc et le persan se rencontrent d’un quartier à l’autre.

C’est là, probablement, qu’il apprend le grec et l’hébreu, ce qui suscitera, des années plus tard et à des milliers de kilomètres de là, l’étonnement des notables de Virginie. Pour l’instant, l’Amérique n’existe pas dans son horizon. Les années passent. Puis Sélim reprend la mer.

Sélim échange avec des savants dans une ville portuaire ottomane
Sélim dans le monde savant ottoman — reconstitution artistique issue de la maquette.

Méditerranée

La journée avait commencé comme toutes les autres. Du vent, des voiles, une mer presque vide. Puis un homme aperçoit un bâtiment à l’horizon. Quelques minutes plus tard, il est toujours là. Et il grossit.

Le raïs observe. Le navire inconnu vient de modifier sa route. Il vient vers eux. Des ordres sont lancés. Les marins se précipitent aux manœuvres. On cherche davantage de vitesse. En face, le bâtiment fait de même. La distance diminue. On distingue maintenant son pavillon. Français.

Le premier coup de canon éclate. Le boulet tombe dans l’eau. Un avertissement. Un second tir frappe le gréement. Le bois éclate. Des cordages s’abattent sur le pont. La vitesse chute. Le navire français ne cherche pas à couler sa proie. Il veut la prendre.

Les grappins accrochent le bois. Les cordages se tendent. Les coques se rapprochent. Les premiers hommes franchissent le bastingage. Mousquets, pistolets, sabres. La fumée envahit le pont. Le combat est violent, mais bref. Les armes tombent. Sélim est parmi les survivants.

Quelques minutes plus tôt, il était encore un jeune Algérien voyageant sur la Méditerranée. Il est maintenant prisonnier des Français.

Sélim capturé sur le pont d’un navire français
La capture de Sélim par des marins français — reconstitution artistique issue de la maquette.

Imprégné par le récit colonial, le petit Emmanuel, comme tant de ses concitoyens, ne peut le concevoir. Dans l’histoire sommaire récitée par les cancres de la classe médiatico-politique, les « Barbaresques » capturaient les chrétiens, Alger réduisait les Européens en esclavage et l’Europe civilisée subissait.

La course se pratiquait pourtant sur les deux rives. Avec une différence : lorsque les captifs musulmans n’étaient ni libérés ni échangés, ils finissaient leur vie dans une galère. Chez les captifs européens convertis à l’islam, une forme de « méritocratie » pouvait parfois conduire jusqu’au sommet. L’Italien Aldo Piccinin, alias Ali Bitchin, devint l’un des principaux chefs de la flotte algéroise ; le Hollandais Jan Janszoon van Haarlem, alias Mourad Raïs le Jeune, devint lui aussi grand amiral.

Sélim, lui, ne sait évidemment rien des polémiques qui entoureront son histoire deux siècles plus tard. Il est captif et sa route va désormais vers l’ouest.

L’Atlantique et la Nouvelle-Orléans

Gibraltar finit par disparaître, puis la Méditerranée tout entière. Devant Sélim s’ouvre une mer qu’il n’avait probablement jamais imaginé traverser. L’Atlantique.

Les jours deviennent des semaines. Le roulis, le vent, l’eau partout. Sélim n’est plus l’étudiant d’Alger envoyé se former dans la capitale de l’Empire. Il est un prisonnier transporté par des Français vers un continent dont il ignore sans doute presque tout.

Un matin, une ligne apparaît à l’horizon. La terre. La végétation est différente, l’air plus lourd, la chaleur humide. Des cours d’eau immenses s’enfoncent vers l’intérieur du continent. L’Amérique.

La Nouvelle-Orléans est encore jeune. Quelques rues, des maisons de bois, des entrepôts, des quais boueux. Sélim met pied à terre. Personne ne l’attend. Aucun consul algérien, aucun représentant de la Régence, aucun traité à invoquer. Il est un captif sans nom dans un port esclavagiste.

La lettre que John Blair adressera à Londres plusieurs années plus tard ne dit presque rien de ce séjour. Elle indique seulement que des trafiquants français conduisirent Sélim à l’intérieur du continent, parmi les Mingos, et l’y laissèrent prisonnier. Des récits postérieurs complètent le trajet : le Mississippi, puis l’Ohio. Toujours plus loin d’Alger.

Parmi les Mingos

Ici, les archives se taisent presque entièrement. Elles ne racontent ni le village dans lequel Sélim fut conduit, ni la famille auprès de laquelle il vécut, ni la manière dont il fut traité. Elles ne disent rien des visages, des gestes, des repas ou des saisons. Elles écrivent seulement : prisonnier. Et trois années.

Trois hivers au bord de l’Ohio. Trois printemps à regarder reverdir une terre inconnue. Trois années durant lesquelles l’Algérois dut apprendre à reconnaître d’autres plantes, d’autres animaux, d’autres sons. Peut-être quelques mots d’une langue iroquoienne. Peut-être davantage.

Sélim retenu dans un campement forestier en Amérique du Nord
Les années de captivité de Sélim parmi les Mingos — reconstitution artistique issue de la maquette. Les archives ne permettent pas d’établir l’apparence du lieu ni de ses habitants.

Il serait facile de transformer ce silence en roman, de prêter à Sélim des conversations que personne n’a entendues, des amitiés que personne n’a consignées, des épreuves que personne ne peut établir. Son existence est déjà assez extraordinaire. Gardons-nous de lui ajouter une légende.

Quatre dirigeants autochtones peints par Jan Verelst en 1710
Quatre dirigeants autochtones reçus à Londres, peints par Jan Verelst en 1710 : trois Mohawks et un Mohican. Les Mingos parmi lesquels Sélim fut retenu appartenaient au monde iroquoien de l’Ohio. Cette œuvre ne représente ni le village ni les hommes qu’il connut. Domaine public.

Une présence apparaît pourtant dans le récit : celle d’une femme anglaise, elle aussi retenue parmi les Amérindiens. Sélim ne parle pas sa langue. Elle ne parle ni l’arabe, ni le berbère. Ils communiquent par signes. Elle lui indique une direction. L’est.

Sélim a étudié la géographie. Il sait que les colonies anglaises se trouvent de l’autre côté des montagnes, vers la côte atlantique. Il n’a pas besoin d’une carte. Le soleil lui suffira.

Vers le soleil levant

Un jour, Sélim disparaît. Aucun récit ne précise comment il trompe la surveillance de ses gardiens, ce qu’il emporte ni à quel moment commence exactement sa fuite. La lettre de John Blair fournit seulement un chiffre : quarante-cinq jours.

Pendant quarante-cinq jours, Sélim marche vers l’est. Chaque matin, il reprend la direction du soleil levant. Devant lui s’étendent des forêts sans route, des rivières sans pont et des montagnes dont il ignore le nom.

Il n’a ni fusil ni provisions. Il se nourrit d’herbes, de racines et de fruits sauvages, boit dans les ruisseaux et cherche, la nuit, un abri sous les arbres.

Puis viennent les Appalaches. Les pentes, les rochers, les torrents, la pluie, le froid. Ses vêtements se déchirent. Ses chaussures disparaissent. Il entoure ses pieds de lambeaux de tissu pour continuer à marcher.

Alger est à des milliers de kilomètres derrière lui. Devant, il ne sait pas exactement ce qu’il trouvera. Des Anglais, espère-t-il. Peut-être une ville, un port, quelqu’un qui acceptera d’entendre son histoire. Encore faut-il sortir vivant de la forêt.

Ses forces diminuent. Chaque étape devient plus courte que la précédente. Il trébuche, se relève, repart. Puis, un jour, il ne se relève plus.

L’homme dans l’arbre

La scène se déroule aux confins de la Virginie coloniale, dans un territoire qui appartient aujourd’hui à la Virginie-Occidentale. Un chasseur s’enfonce dans les bois. Les récits locaux lui donneront plus tard un nom : Samuel Givens.

Ses chiens se mettent soudain à aboyer devant le tronc creux d’un arbre abattu. Quelque chose bouge à l’intérieur. Le chasseur épaule son arme. Il croit avoir débusqué un animal. Puis il s’approche. Ce n’est pas un animal. C’est un homme.

Il est presque nu, émacié, couvert de plaies et de griffures. Quelques morceaux de tissu enveloppent encore ses pieds. Son corps porte les traces de plusieurs semaines d’errance. Le chasseur baisse son fusil. Il parle. L’homme réfugié dans l’arbre lui répond. Aucun des deux ne comprend un mot de la langue de l’autre.

Givens lui donne à manger, peu d’abord, de peur que son corps épuisé ne supporte pas davantage. Pendant plusieurs jours, il le nourrit et attend qu’il retrouve assez de forces pour tenir sur un cheval. L’étranger est ensuite conduit chez le capitaine Dickinson, un notable de cette frontière virginienne.

On lui offre un toit, des vêtements, de la nourriture. Et du temps. Pendant plusieurs mois, Sélim écoute, observe, répète et apprend l’anglais avec la même application qu’autrefois le grec et l’hébreu.

Peu à peu, il devient capable de raconter. Il dit son nom, sa ville, son pays. Il raconte Istanbul, le navire français, l’Atlantique, la Louisiane, les Mingos, la femme anglaise et les quarante-cinq jours de marche vers le soleil levant.

À des milliers de kilomètres de la baie d’Alger, quelqu’un peut enfin comprendre ce qui lui est arrivé. Sélim l’Algérien vient de sortir de la forêt. Il vient aussi d’entrer dans l’histoire américaine.

Williamsburg

Sélim gagne Williamsburg, capitale de la Virginie coloniale. Son apparence intrigue, son récit stupéfie et son érudition impressionne. Il parle de sa formation à Istanbul et témoigne de sa connaissance du grec et de l’hébreu. L’homme découvert presque nu dans un arbre quelques mois plus tôt se retrouve désormais devant les plus hauts notables de la colonie.

Patrick Henry devant la Chambre des Bourgeois de Virginie en 1765, peinture de Peter F. Rothermel
Patrick Henry devant la Chambre des Bourgeois de Virginie en 1765, peinture de Peter F. Rothermel réalisée en 1851. Une évocation tardive du monde politique de la Virginie coloniale que Sélim découvre à Williamsburg. Domaine public.

Son histoire parvient jusqu’à John Blair, alors gouverneur par intérim de Virginie. Le 12 juillet 1768, celui-ci écrit au secrétaire d’État britannique aux Colonies. Cette lettre constitue la pièce maîtresse du dossier. Blair y expose l’origine algérienne de Sélim, sa capture par des Français, sa détention parmi les Mingos, sa fuite et son désir de regagner son pays.

Le Conseil de Virginie accepte de payer son passage jusqu’à Londres afin qu’il puisse poursuivre sa route vers Alger.

Portrait de Thomas Jefferson par Mather Brown, 1786
Thomas Jefferson peint par Mather Brown en 1786. Il avait vingt-cinq ans lorsque Sélim arriva à Williamsburg. Des récits tardifs prétendent que les deux hommes se seraient rencontrés ; aucun document connu ne permet de l’établir. Domaine public.

La trace se perd

Voilà tout ce qui est établi. Sélim est algérien. Instruit. Polyglotte. Capturé par des Français, transporté en Amérique, retenu trois ans parmi les Mingos. Il s’évade, traverse les Appalaches et atteint la Virginie après quarante-cinq jours de marche. Il apprend l’anglais, gagne Williamsburg et impressionne par son érudition.

En 1768, le Conseil de Virginie paie son passage vers Londres afin qu’il puisse regagner Alger. A-t-il embarqué ? Est-il arrivé en Angleterre ? A-t-il revu son pays et sa famille ? Nous l’ignorons.

Tout comme nous ignorons s’il a réellement rencontré Jefferson. Il est possible qu’il l’ait croisé puisqu’il fréquentait des personnalités de son cercle, mais rien ne permet de l’établir. Nous ne savons pas davantage si Sélim aurait amené le futur président américain, qui possédait une traduction du Coran, à s’intéresser à l’islam. Rien ne permet d’étayer cette hypothèse.

Des récits missionnaires écrits plusieurs dizaines d’années plus tard prétendent qu’il se serait converti au protestantisme, serait retourné à Alger, aurait été renié par son père et en aurait perdu la raison. Le musulman converti, rejeté par les siens, frappé de folie : la fable prosélyte est cousue de fil blanc.

Le récit colonial transforme le musulman en sauvage. Le récit missionnaire préfère le convertir. Dans les deux cas, Sélim cesse de s’appartenir. La lettre de John Blair établit ce que nous pouvons raconter. Pour le reste, les archives demeurent muettes.

L’ethnocide

Le silence qui entoure la fin de Sélim renvoie à une question plus vaste : où chercher les traces algériennes d’une histoire algérienne lorsque la puissance coloniale a dispersé les archives du pays, confisqué ses manuscrits et entrepris de réécrire son passé en le réduisant à une page blanche ?

La colonisation ne consiste pas seulement à voler une terre. Il faut encore voler au peuple qui l’habite la preuve qu’il existait avant votre arrivée. On détruit ses institutions, méprise ses langues, ferme ses écoles, disperse ses bibliothèques, emporte ses manuscrits et rebaptise jusqu’aux habitants. Cela porte un nom : un ethnocide.

En 1830, la France ne débarque pas sur une plage déserte. Elle s’empare d’une capitale fortifiée, d’un gouvernement, de tribunaux, d’un Trésor, d’une monnaie, d’une diplomatie et de plusieurs siècles d’archives. Le Trésor d’Alger est pillé — Pierre Péan en a raconté l’histoire dans Main basse sur Alger. Les bâtiments publics sont occupés, les mosquées profanées, les registres dispersés et les manuscrits envoyés en France.

Puis la puissance coloniale rebaptise les rues, les villes et les places. Elle fabrique des « indigènes » sur la terre de leurs ancêtres et leur explique qu’avant la France, ils n’étaient rien. La méthode est simple : on vole les preuves, puis on réclame les preuves. On incendie la mémoire, puis on feint de s’étonner de ses silences.

La bibliothèque d’Alger brûle

La petite phrase de Macron, qui mit le feu aux poudres dans la relation algéro-française, renvoie à un autre incendie. 7 juin 1962.

L’Algérie s’apprête à retrouver son indépendance. La guerre est perdue pour les ultras de l’Algérie française. Puisqu’ils ne peuvent plus garder le pays, ils veulent le rendre inhabitable. La politique de la terre brûlée devient celle du papier brûlé.

À la bibliothèque universitaire d’Alger, des terroristes de l’OAS déposent des engins incendiaires au phosphore et des bidons d’essence. Les salles de lecture, les magasins et les laboratoires brûlent. Des centaines de milliers d’ouvrages disparaissent dans les flammes, parmi lesquels des manuscrits arabes inédits et des travaux devenus irremplaçables.

Le 1er novembre 1962, Le Monde évoquera près de cinq cent mille volumes détruits et qualifiera l’attentat de « crime contre la pensée humaine ».

Au-dessus d’Alger, un immense panache noir monte vers le ciel. L’OAS ne brûle pas seulement des livres. Elle tente d’incendier l’avenir intellectuel du pays qu’elle refuse de restituer à ses habitants.

Pendant cent trente-deux ans, on a refusé aux Algériens le droit d’écrire eux-mêmes leur histoire — ni même celui d’apprendre à lire et à écrire. À l’heure de partir, on détruit une partie de ce qui leur aurait permis de la retrouver.

Et les enfants de l’OAS ? Ils n’ont pas disparu. Les héritiers de l’Algérie française siègent à l’Assemblée, entrent au gouvernement et prennent la tête de grands groupes médiatiques. Ils ont échangé les bombes contre le micro, mais le programme n’a pas beaucoup changé : effacer l’histoire algérienne, criminaliser sa mémoire et présenter la France comme l’unique propriétaire du passé.

Les pères brûlaient les livres. Leurs enfants, qui brûlent d’envie de les venger, ont trouvé à l’Élysée un apprenti pyromane.

Les archives prises en otage

L’indépendance arrive, mais une partie des archives repart en France. « Transférées », dit encore aujourd’hui l’administration française. Confisquées, dit l’Histoire.

La puissance coloniale emporte les documents, conserve les inventaires, décide de l’accès et oblige ensuite les chercheurs algériens à venir consulter en France les morceaux de leur propre mémoire.

Parmi ces papiers se trouvait-il une lettre annonçant le retour de Sélim ? Une demande adressée au dey depuis Londres ? Un registre mentionnant la disparition en Méditerranée d’un jeune Algérois parti étudier à Istanbul ? Les courriers d’une famille ayant attendu pendant des années un fils qui ne revenait pas ? Peut-être. Nous ne le saurons peut-être jamais.

Retour à l’Élysée

Revenons donc à la question posée dans les jardins de l’Élysée : « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? »

« Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? »

Mais de quelle Algérie parle Emmanuel Macron quand il nie l’existence même de la nation algérienne ? De celle qui possédait une capitale fortifiée, un gouvernement, des tribunaux, un Trésor, une monnaie et une administration ? De celle qui entretenait des relations diplomatiques avec les puissances étrangères, accueillait leurs consuls et conclurait bientôt des traités avec les États-Unis ?

Ou de celle dont un fils, Sélim, se présentait déjà comme Algérien dans la Virginie britannique avant même que les États-Unis n’existent ?

Après avoir pillé son Trésor, confisqué ses archives, brûlé ses livres, effacé ses institutions et falsifié son histoire, voilà qu’on lui demande si elle existait.

Sélim n’avait pas besoin de connaître le futur pour répondre au jeune époux de Brigitte. Il disait son nom, sa ville et son pays. Alger.

Bien avant 1830. Bien avant la conquête. Bien avant que la France ne vole à l’Algérie ses richesses, sa mémoire, puis jusqu’au droit de se souvenir d’elle-même.

Finalement, le petit coup d’éventail aurait peut-être été superflu. Il suffisait d’ouvrir les archives. Encore faudrait-il commencer par nous les rendre.

Si le négationnisme outrancier du jet-skieur de l’Élysée insulte l’intelligence, l’histoire, la culture, la mémoire, il nous oblige aussi à prendre de la hauteur.

Posons le chasse-mouche et prenons la plume, « bien plus redoutable qu’une épée ». Nous avons une histoire glorieuse. Ne laissons pas à ceux qui ont tenté de l’effacer — et de nous anéantir — le soin de la réécrire à notre place.

SL
UN PORTRAIT DE

Saïd Labidi

Pour Algérie Résistance.

LA DISCUSSION

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