Marseille, trois heures du matin
Le premier grondement arrive peu après trois heures.
Dans les quartiers nord de Marseille, les vitres tremblent. Des habitants se réveillent en sursaut, ouvrent leurs fenêtres et découvrent, au-dessus du port, une lueur qui dévore la nuit. À Mourepiane, près de l’Estaque, deux réservoirs viennent d’exploser dans l’un des plus importants dépôts de carburant du Sud-Est français.
Le lendemain, Le Provençal barre sa une d’un titre de catastrophe : « Le dépôt de carburants de Mourepiane explose ». France-Soir annonce que le feu menace encore de nouveaux réservoirs. Les premiers articles ressemblent à ceux que l’on consacre aux accidents industriels : colonnes de fumée, pompiers blessés, populations évacuées, pertes considérables.

Mais ce n’est pas un accident.
Dans la soirée précédente, plusieurs foyers ont été allumés dans les forêts de l’Estérel afin d’éloigner une partie des secours. À Mourepiane, les charges ont été posées par un commando de l’Organisation spéciale de la Fédération de France du FLN. Le sinistre mobilisera les marins-pompiers pendant huit jours. Un marin-pompier y laissera la vie ; dix-sept autres seront blessés. Des millions de litres de carburant partiront en fumée.
Ce jour-là, le FLN venait d’ouvrir un second front de la guerre de Libération, au cœur même de la métropole.
Ce jour-là, le FLN venait d’ouvrir un second front de la guerre de Libération, au cœur même de la métropole.
Et Marseille n’était qu’un point sur la carte.
Une nuit, tout un territoire
À Toulouse, Port-la-Nouvelle et Petit-Quevilly, des millions de litres de carburant brûlent. Des opérations visent aussi Notre-Dame-de-Gravenchon, La Mède, Lavéra, Berre et Cap Pinède. À Paris, un garage de la préfecture de police est attaqué ; à Vincennes, une cartoucherie militaire. Des commissariats, des voies ferrées, des usines et des aérodromes sont également pris pour cibles.
Le 25 août n’est que la première vague d’une série d’opérations bien plus spectaculaires, non pas par le nombre de victimes qu’elles causeront — la plupart échoueront — mais par leur portée symbolique et la teneur du message qu’elles font passer au plus haut sommet de la France coloniale.
Le 5 septembre, à Marseille, une bombe explose à bord du paquebot Président-de-Cazalet, qui assure les liaisons avec l’Algérie et transporte ce jour-là 250 militaires : 13 personnes sont blessées.
Le 15 septembre, à Paris, c’est un ministre du gouvernement qui est visé ! Un commando de choc ouvre le feu avenue de Friedland sur la voiture qui transporte Jacques Soustelle.
Le 19 septembre, à Toulon, des hommes de l’Organisation spéciale tentent de fixer des charges sur plusieurs bâtiments militaires en rade.
Le 23 septembre, deux militantes déposent une bombe à retardement destinée au relais radio de la police installé au sommet de la tour Eiffel ; l’engin est découvert avant d’exploser.
En 1961, avec l’opération Théorème, la Fédération envisage même de faire évader cinq chefs de la Révolution alors détenus au château de Turquant, après le détournement de l’avion qui les transportait de Rabat à Tunis.
Si plusieurs projets n’ont pas abouti, leur audace révèle l’étendue du réseau ainsi que la détermination et la discipline de ses membres, dont ils ne doutaient pas, à vrai dire.
Le 26 mai 1957, à la sortie du stade de Colombes après la finale de la Coupe de France, Mohamed Ben Sadok a en effet exécuté Ali Chekkal, ancien vice-président de l’Assemblée algérienne et partisan de l’Algérie française. Chekkal venait d’assister au match dans la loge présidentielle avec René Coty, alors président de la République. René Coty venait tout juste de quitter les lieux.
À son procès, on lui demanda pourquoi il n’avait pas tiré sur le président de la République alors qu’il en avait eu l’occasion. Sa réponse est restée célèbre : « J’ai reçu l’ordre d’abattre Ali Chekkal et non René Coty. »

Pourquoi ouvrir un second front ?
À l’été 1958, la ligne Morice, ses barbelés électrifiés et ses mines étranglent les maquis. De Gaulle, revenu au pouvoir, veut donner l’image d’une Algérie pacifiée et bientôt dissoute dans sa nouvelle République.
La Fédération de France décide de briser cette mise en scène : desserrer l’étau autour des combattants de l’intérieur, frapper l’économie de guerre, atteindre l’opinion française et montrer que la Révolution n’est ni étouffée ni vaincue. Le 19 septembre, quelques semaines après l’offensive, le Gouvernement provisoire de la République algérienne est proclamé.
La « septième wilaya »
Son territoire s’étend de Paris à Marseille, de Lille à Lyon, de Strasbourg à Bordeaux, puis vers la Belgique, l’Allemagne et la Suisse. On l’appellera la septième wilaya.
L’émigration n’est pas à l’arrière de la Révolution : elle en constitue un territoire. La Fédération reproduit dans la clandestinité une organisation hiérarchisée faite de wilayas, de zones, de secteurs, de groupes et de cellules. À partir de 1958, elle est dirigée par Omar Boudaoud, Ali Haroun, Kaddour Ladlani, Rabah Bouaziz et Abdelkrim Souici.
Elle collecte les cotisations, transmet l’argent à la direction de la Révolution, diffuse les mots d’ordre, imprime des tracts, trouve des logements, procure de faux papiers, organise les passages de frontières et soutient les détenus. Son Organisation spéciale conduit l’action armée tandis que militants, collecteurs, agents de liaison, avocats et familles font vivre le réseau sous les yeux de la police, des Renseignements généraux et de la DST.
Certains historiens la qualifient de la plus grande organisation politicomilitaire clandestine du 20e siècle.
Une administration sans bureaux. Une trésorerie sans banque. Un service social sans guichet. Un réseau diplomatique sans ambassade.
Un État clandestin dans l’État colonial.
Sources principales
- Ali Haroun, La 7e Wilaya. La guerre du FLN en France, 1954-1962, Seuil, 1986.
- Daho Djerbal, L’Organisation spéciale de la Fédération de France du FLN, Chihab, 2012.
- Le Provençal, 26 août 1958.
- Musée national de l’histoire de l’immigration, « L’immigration algérienne en France ».

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