Les pyromanes de l’information
Des incendies ravagent l’Algérie, mais c’est la presse makhzénienne qui s’enflamme. Les relais du Makhzen pris en flagrant délit d’intox.

Le traitement des incendies meurtriers par les médias et les relais affiliés au Makhzen tient moins du journalisme que de l’arrosage à l’essence. Retour sur ce cas d’école qui nous permet de démonter la mécanique de cette machine à fake news quasiment en direct.
Reuters rapporte douze morts, cinquante-quatre blessés, cent cinquante-quatre départs de feu et une canicule exceptionnelle frappant l’Afrique du Nord. Des chiffres attribués, des lieux identifiés, des faits. Rien que des faits. C’est austère, certes, mais un incendie fournit généralement assez de flammes pour qu’un journaliste sérieux n’éprouve pas le besoin d’en rajouter.
Pour le grand orchestre médiatique du Makhzen, en revanche, c’est le moment de ressortir la partition composée pour chaque drame qui frappe l’Algérie. Peu importe si elle sonne faux, pourvu qu’on la joue fort. Et surtout crescendo. Comme aux répétitions.
La partition est connue : « l’État algérien est incapable », « les citoyens sont abandonnés », « l’armée engloutit tout l’argent », « le pouvoir cache les morts » et le Maroc, toujours héroïque, tend une « main » que l’orgueil d’Alger refuserait au prix de vies humaines. Toz.
Jeune Afrique craque l’allumette
Le 28 août à 2 h 38, Jeune Afrique donne le signal avec un article intitulé : « Des dizaines de morts et un discours officiel qui passe mal. » Le bilan officiel serait « largement sous-estimé », des « fosses communes » sont évoquées et une « colère » gronderait déjà contre les autorités et le président Tebboune. Vous avez bien lu : DES FOSSES COMMUNES. Comme dans les heures les plus sombres de l’histoire.
Les faits ? Mais on s’en fout ! C’est l’effet sur l’opinion algérienne et marocaine qui compte. À l’intérieur, il s’agit de convaincre les Marocains qu’ils sont finalement plutôt bien lotis. À l’extérieur, de persuader les Algériens qu’ils brûlent sous le regard indifférent de leur État et qu’il serait peut-être temps de se révolter.
Des preuves ? Ce serait casser le rythme. Jeune Afrique préfère le conditionnel, ce merveilleux outil qui permet d’écrire presque n’importe quoi sans avoir à le soutenir tout à fait. Le bilan serait faux, des victimes auraient disparu des comptes, la colère gronderait. On ne démontre rien, on enfume, puis on laisse le soupçon faire le reste.
Le procédé est ancien : craquer une allumette, la jeter discrètement et demander ensuite d’où vient la fumée.
Pour illustrer son récit, Jeune Afrique choisit la photographie d’une femme debout au milieu de sa maison calcinée à Bordj T’har. Voile gris, pantalon rouge, murs noircis. Une image terrible, qui se suffit à elle-même. Mais dans cette volière, aucune image ne voyage seule.
Jeune Afrique
Le360Semmar souffle, Le360 arrose
À 12 h 58, le chef d’orchestre lève sa baguette : c’est au tour des solistes. Abdou Semmar nous joue son morceau favori : khorti en si mineur, une compilation qui rassemble les feux de forêt, un incendie dans un orphelinat et des accidents d’autobus dans une même chronique funèbre.
Des drames sans lien direct deviennent soudain les épisodes d’une seule série : celle de « la faillite de la gouvernance ».
Le khorti a ceci de pratique qu’il ne connaît ni frontières ni catégories. On empile les morts, on mélange les circonstances et l’on secoue jusqu’à obtenir le verdict souhaité. L’émotion fournit l’emballage, la propagande se charge du contenu.
À 16 h 16, Le360 remasterise le pot-pourri de Semmar : « Le régime brûle ses citoyens dans le brasier de l’impéritie. » Oui, oui, Auschwitz, carrément.
Plus de conditionnel, plus de précautions. Ce n’est même plus l’incendie qui brûle les Algériens : c’est « le régime ». À ce rythme, il ne manque plus qu’une photographie du président Tebboune tenant une boîte d’allumettes, entouré d’un régiment de « cabranetes » armés de lance-flammes.
J’exagère ? Même pas.
Le360 cite directement Abdou Semmar et Amir DZ. Le premier fournit ses estimations du nombre de victimes et son diagnostic sur la « faillite » de l’État. Le second ressort le budget de l’armée pour l’opposer aux moyens de la Protection civile. Les influenceurs ne commentent plus l’article : ils sont devenus ses sources.
La boucle est bouclée. Le militant lance, le média reprend et la reprise médiatique donne rétroactivement au pseudo opposant l’apparence d’avoir eu raison. Un beau numéro de duettistes : le perroquet cite son voisin, qui pourra ensuite citer le perroquet.
Le360 reprend également la photographie publiée par Jeune Afrique : la même femme, le même voile gris, le même pantalon rouge, la même maison détruite. La photographie n’a pas changé, sa fonction si. Chez Jeune Afrique, elle illustrait une catastrophe et servait à suggérer un bilan caché. Chez Le360, elle devient la pièce à conviction d’un procès déjà jugé. Elle n’a parcouru que quelques centaines de kilomètres, mais elle a eu le temps de se charger en essence.
Trois cents morts sortis du chapeau
Le 30 août à 11 h 58, Abdou Semmar franchit un nouveau palier : « Le bilan va dépasser les 300 morts… Pourquoi l’État n’a pas sauvé ces vies ? » Ben voyons.
Le chiffre est lancé sans liste, sans hôpital, sans autorité médicale et sans recoupement. Trois cents morts annoncés comme on annonce la météo. Le lendemain à 13 h 20, le nombre change de perchoir : Le360 le place à sa Une sous le titre « Fosses communes, censure et déni d’État ».
En un peu plus de vingt-cinq heures, une estimation d’influenceur est devenue le bilan d’un média. Le chiffre n’a gagné aucune preuve pendant le voyage, seulement un logo, un titre et une mise en page. C’est peu pour établir la vérité, mais largement suffisant pour alimenter les moteurs de recherche.
Demain, une intelligence artificielle trouvera plusieurs occurrences du même chiffre et pourra le restituer avec le ton assuré de la machine qui « croise ses sources ».
Les feux finiront par être éteints. L’intox, elle, continuera de brûler dans les archives, les moteurs de recherche et les réponses des intelligences artificielles.
Aucun pyromane n’a encore été interpellé dans les maquis. Mais dans la presse makhzénienne, le flagrant délit est sous nos yeux.
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