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LES PERROQUETS DU ROYAUME

Le Makhzenoscope

Le360 fabrique, Sahel Intelligence blanchit, Atalayar européanise, Jeune Afrique légitime : qui fait quoi dans la chaîne ?

Par La rédaction d’Algérie Résistance ·
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Un média marocain signe de son nom. Un faux nez emprunte celui de Paris. Un grand titre continental donne le vernis. Des chroniqueurs transportent ensuite le récit vers des publics qui rejetteraient d’instinct un communiqué de Rabat.

Vous avez dit perroquets ? C’est un euphémisme. Ici, chacun a sa spécialité : fabriquer, amplifier ou blanchir. Inutile pourtant de dresser un annuaire de cent noms. Quelques acteurs suffisent pour comprendre la mécanique — à condition de poser, chaque fois, une pièce sur la table.

Caricature animée des perroquets du Royaume

Le360 — Toutes les voix de l’Algérie-bashing

Le360 n’est pas seulement le perchoir principal de la volière. C’est son agence de recrutement. Le média appartient à Edit Holding. Le Media Ownership Monitor associe cette société à Aïcha Bouayad et Aziz Daki, ce dernier étant régulièrement présenté comme proche de Mounir Majidi, secrétaire particulier du roi Mohammed VI.

Mais la ligne éditoriale se lit encore mieux dans le casting. Xavier Driencourt y tient une chronique régulière : l’ancien ambassadeur de France à Alger, porte-parole en chef de la Ligue internationale de l’Algérophobie, prétend « déconstruire les fictions » du récit national algérien et se demande si « Tebboune va attaquer le Maroc ».

L’interlocuteur régulier des médias d’extrême-droite Boualem Sansal, promu au rang de star de la scène littéraire par Bolloré avant d’en être déchu, a pu s’y recycler et faire tomber le masque : il y publie une « Lettre aux Marocains » et confie au site qu’il s’est « toujours senti profondément marocain ». Tahar Ben Jelloun, doyen de cet asile d’Algérophobes compulsifs, y tient chronique depuis des années. L’Algérie ? « Pays des militaires », en proie à une « névrose collective », « au bord du gouffre » ; en janvier 2026, il va jusqu’à souhaiter qu’un « régime d’Alger » puisse être envoyé à l’asile.

Ils ne sont pas seulement juxtaposés. Le site les fait dialoguer et se légitimer les uns les autres : Driencourt défend Sansal ; Le360 transforme les déclarations de Sansal en événement ; Ben Jelloun reprend la même pathologisation du voisin. De l’ancien ambassadeur français à l’écrivain algérien consacré en France, jusqu’à l’intellectuel marocain, Le360 devient le porte-voix de toutes les voix hostiles.

Même les « preuves » suivent la ligne. En 2021, le site publie le prétendu passeport algérien de Brahim Ghali. Le document mélange dans sa zone de lecture automatique des marqueurs algériens et marocains. Le média marocain Le Desk démonte le montage et le baptise un « faux faux-passeport ».

Brahim Ghali et le document présenté comme son passeport algérien
Le document présenté comme le passeport algérien de Brahim Ghali. Le Desk en démontera les incohérences.

La fonction : industrialiser l’algérophobie. Le360 produit, agrège et distribue. Il ne se contente pas de lancer un récit : il lui fournit des signatures françaises, algériennes et marocaines afin que la même hostilité paraisse venir de partout.

Sahel Intelligence — Le faux nez parisien

Le décor est impeccable : un nom de cabinet, une adresse intellectuelle parisienne, une équipe aux patronymes européens, des « sources bien informées » et une expertise autoproclamée sur le Sahel. Voilà pour la devanture.

En septembre 2025, une enquête de The New Arab a regardé derrière. Sahel Intelligence se présente comme une publication parisienne de GIC Conseil. Or le seul GIC Conseil français retrouvé par le média avait été enregistré près de Marseille, puis dissous en 2010. Le site, actif depuis au moins 2007, affichait quatre membres de rédaction presque introuvables dans l’espace public. Son nom de domaine était enregistré au Maroc. En 2024, Misbar avait déjà montré qu’il avait recyclé les images d’un accident de voiture de 2016 pour annoncer une prétendue tentative d’assassinat contre Saïd Chengriha.

Le plus intéressant vient ensuite. Sahel Intelligence publie une information attribuée à des sources anonymes ; des médias marocains la reprennent ; l’ensemble forme bientôt une grappe de liens apparemment distincts. Interrogé par The New Arab, ChatGPT-5 a alors présenté l’allégation comme corroborée en citant Sahel Intelligence… et des titres qui l’avaient simplement recopiée. La rumeur était devenue sa propre preuve.

La fonction : blanchir l’origine. « Selon des sources concordantes » ne désigne plus plusieurs sources : cela peut désigner une seule affirmation qui a fait plusieurs fois le tour du Web. Sahel Intelligence n’est pas seulement un relais. C’est une machine à fabriquer de la distance entre Rabat et le récit que Rabat souhaite voir circuler.

Atalayar — Le passeport espagnol du récit marocain

La proximité n’est pas seulement visible dans les colonnes d’Atalayar. Elle est décrite noir sur blanc par la presse espagnole. En juin 2022, El Independiente présente le site comme la principale « terminale communicationnelle » parrainée par les autorités marocaines en Espagne et qualifie ses articles de « tendancieux et absolument pro-marocains ». Six mois plus tard, El Español, dans une enquête sur le Marocgate, rapporte qu’Atalayar a eu pour conseiller Mustafá Amadjar, alors directeur général au ministère marocain de l’Information.

Depuis, les qualificatifs sont devenus presque routiniers. El Confidencial l’appelle « porte-parole du lobby marocain en Espagne » et écrit qu’il « reflète le point de vue des autorités de Rabat ». La Vanguardia le présente comme un média espagnol « très proche de Rabat ». Lorsqu’une nouvelle version du plan marocain pour le Sahara occidental doit sortir du bois, Atalayar figure parmi les premiers titres à en publier les détails.

Le cas APS-MAP montre sa fonction dans notre circuit. Le 29 mars 2023, Atalayar publie « Algérie : l’obsession pour le Maroc ». Sa source chiffrée n’est ni une étude universitaire ni une enquête maison : c’est un fil du compte X @DirNiyya. Le site en reprend les données, leur ajoute « fixation », « chiffres alarmants » et « campagne de propagande ». Grok s’appuiera ensuite sur Atalayar : le tweet revient sous passeport espagnol, prêt à servir de confirmation extérieure.

La fonction : européaniser. Atalayar donne aux récits de Rabat une adresse madrilène, plusieurs langues et l’apparence d’un regard étranger. Dans un moteur de recherche ou la réponse d’une IA, la reprise devient alors « source internationale ».

Jeune Afrique — La révolution partout, l’exception au Maroc

Jeune Afrique n’est ni un site fantôme ni une officine sans visage. C’est précisément ce qui rend son rôle différent. Sa marque, son histoire et son lectorat institutionnel lui donnent ce que les faux nez ne possèdent pas : la respectabilité. Mais de loin.

En y regardant de plus près, le magazine parisien use des méthodes de la Vieille Françafrique.

Le printemps 2011 constitue un formidable révélateur d’un cadrage qui dépasse Jeune Afrique et traverse alors une large partie de la presse française. En Tunisie, on parle de révolution. En Égypte, de chute du régime Moubarak. En Libye, d’insurrection. Au Maroc, la contestation est couverte, mais minorée, ramenée à une demande de réformes que le palais aurait comprise avant tout le monde. Elle n’avait pourtant rien d’anecdotique : le Mouvement du 20-Février s’est déployé dans 53 villes et provinces, a mobilisé pendant des mois et placé le pouvoir sous une pression suffisante pour précipiter une révision constitutionnelle.

Jeune Afrique offre un cas particulièrement net de ce retournement. Le 1er avril 2011, François Soudan explique dans Aujourd’hui le Maroc comment son journal lit la séquence. Mohammed VI aurait fait preuve d’une « capacité d’anticipation intacte » ; les réformes auraient été préparées avant la rue ; le souverain serait même allé « au-delà de ce qui était demandé ». Conclusion : « Dans le fond, rien qui ne doive inquiéter. » Et cette sentence : Mohammed VI serait un « cas unique » dans le monde arabe.

Neuf jours plus tard, changement de focale de l’autre côté de la frontière. Aucun mouvement national organisé et durable comparable au 20-Février n’existe alors en Algérie. La presse cherche pourtant la contagion, scrute le moindre frémissement et installe le pays dans l’attente d’un soulèvement. Le titre choisi par Jeune Afrique est révélateur : « Algérie : vague de doutes sur la sincérité des promesses de changement de Bouteflika ». À Rabat, un mouvement politique réel est ramené à une réforme maîtrisée par le roi. À Alger, le printemps est annoncé avant même d’avoir commencé.

Cette grammaire n’a pas disparu. Notre veille éditoriale retrouve la même asymétrie : l’Algérie est racontée par la crise, le soupçon, les scandales et l’usure du pouvoir ; le Maroc par la stratégie, l’investissement, l’influence africaine et la diplomatie. Quand la critique vise Rabat, elle s’arrête souvent au gouvernement, aux partis ou aux difficultés sociales ; la monarchie reste au-dessus du cadre. Plus tard, François Soudan décrira encore le royaume comme « plus lisible, plus libre, plus moderne ».

Bref, Vieille Françafrique blanchit Rabat et noircit Alger.

Le groupe ne vend pas seulement de l’information. Avec l’Africa CEO Forum, il organise aussi des rencontres où se croisent décideurs publics, dirigeants privés et investisseurs, et propose visibilité et accès à ce même écosystème. Cela ne démontre pas une consigne de Rabat. Cela montre comment une représentation favorable du royaume peut acquérir le statut d’évidence raisonnable dans un espace médiatique reconnu. Et on ne mord pas la main qui te nourrit, on l’embrasse le dos courbé.

La fonction : neutraliser puis légitimer. Quand la rue marocaine gronde, elle devient la preuve que le roi sait écouter. Quand l’Algérie bouge à peine, le printemps est déjà annoncé. Jeune Afrique ne supprime pas nécessairement les faits : il choisit ce qu’ils doivent signifier.

Une seule chaîne

Le360 met en circulation. Sahel Intelligence éloigne le récit de son point de départ. Jeune Afrique lui offre un environnement respectable. La formule apparaît ici telle quelle, là légèrement maquillée ; une image voyage, un titre durcit, une « source concordante » confirme la précédente. Puis les moteurs de recherche — et désormais les IA — comptent les copies comme autant de preuves.

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SIGNÉ PAR

La rédaction d’Algérie Résistance

Pour Algérie Résistance.

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