Adoubés par Alain Soral, les Youtubeurs marocains Rachid Achachi et Youssef Hindi ont su s’imposer parmi les plus grandes figures radicales de la dissidence française.
Leur « mentor » — ce « maître du logos » qu’Achachi se plaît à célébrer en sa présence — ne semble pas avoir compris qu’il tient peut-être, dans une partie autrement plus subtile qu’il n’y paraît, le rôle peu enviable de l’idiot utile.
La « radicalité » de ses protégés s’arrête en effet étrangement aux portes du royaume. Lorsqu’il est question du Maroc, de l’Algérie ou du Sahara occidental, les pourfendeurs de la propagande occidentale deviennent les porte-parole zélés de Rabat.
Achachi et Hindi occupent depuis plusieurs années un espace idéologique qui leur est totalement étranger en adoptant son langage et ses codes, gagnant ainsi la confiance de ceux qui l’occupent et l’incarnent. C’est à bord de ce cheval de Troie de la dissidence qu’ils introduisent des récits qu’un représentant officiel du Makhzen ne pourrait jamais faire accepter sous ses propres couleurs.
La dissidence comme droit d’entrée
Dans les milieux antisystème, la légitimité ne s’obtient pas avec une carte de presse. Elle se gagne en accumulant les signes de rupture : dénoncer Israël, soutenir la Russie, attaquer l’OTAN, condamner l’impérialisme américain et tourner en dérision les grands médias.
Celui qui maîtrise ce répertoire obtient progressivement un brevet d’opposition. Sa parole n’est plus reçue comme celle d’un commentateur ordinaire, mais comme celle d’un initié ayant compris les mécanismes cachés du pouvoir.
Voilà comment le gilet jaune qu’ils arborent occasionnellement dissimule la djellaba jaune canari de Mohammed VI.
En septembre 2023, Égalité & Réconciliation diffuse une émission intitulée « Prospective géopolitique – Rachid Achachi reçoit Youssef Hindi ». La même page renvoie à un précédent entretien entre les deux hommes consacré à la normalisation des relations entre le Maroc et Israël. Égalité & Réconciliation

Voilà comment le gilet jaune qu’ils arborent occasionnellement dissimule la djellaba jaune canari de Mohammed VI.
Ces apparitions leur donnent accès à un public français largement hostile à l’atlantisme, au sionisme et aux médias traditionnels. Elles leur procurent surtout une légitimité qu’aucun représentant déclaré du pouvoir marocain ne pourrait acquérir dans ces milieux.
Le cheval de Troie n’entre jamais dans la cité sous les couleurs de ceux dont il transporte les intérêts. Il adopte celles de ceux qui doivent lui ouvrir les portes.
Achachi : dissident en France, chroniqueur de Le360 au Maroc
Rachid Achachi ne fréquente pas uniquement la dissidence française. Le360 le présente officiellement comme l’un de ses chroniqueurs et l’associe à son émission hebdomadaire « Ach wa9e3 ». Il y intervient notamment sur le discours royal, la Marche verte, le Sahara occidental et les orientations géostratégiques du royaume. Le360

Cette collaboration n’est ni occasionnelle ni clandestine. Elle place Achachi au sein d’un média marocain dont la proximité avec le pouvoir royal a été abondamment documentée.
Le360 appartient à Edit Holding, détenue, selon Media Ownership Monitor, par Aicha Bouayad et Aziz Daki. Ce dernier est régulièrement présenté comme un proche de Mounir Majidi, secrétaire particulier de Mohammed VI. Media Ownership Monitor
Le double positionnement d’Achachi apparaît alors dans toute sa singularité. Devant le public français, il revêt les habits de l’intellectuel antisystème. Au Maroc, il occupe parallèlement une place régulière dans un média monarchiste. Il peut ainsi circuler entre deux univers idéologiques apparemment incompatibles et transporter dans le premier des récits qui seraient immédiatement suspectés s’ils provenaient directement du second.
Achachi ne joue donc pas cartes sur table. Sa présence dans la dissidence française est volontiers mise en avant ; sa collaboration régulière avec Le360 l’est beaucoup moins lorsqu’il s’adresse à ce même public.
La carte russe d’Achachi
Chez Rachid Achachi, la carte familiale devient un atout dans la construction de sa crédibilité. Sa mère étant russe, il peut se prévaloir d’une proximité intime avec la Russie et présenter son analyse de la guerre en Ukraine comme nourrie par autre chose que de simples lectures.
Dans une sphère où la dénonciation de l’OTAN et du soutien occidental à Kiev constitue un puissant signe de reconnaissance, cette origine maternelle fonctionne comme un certificat d’authenticité. Cette filiation lui permet de parler de Moscou presque de l’intérieur, de renforcer son statut d’expert et de gagner la confiance d’un public russophile particulièrement présent dans la dissidence française.
La Russie devient ainsi davantage qu’un objet d’analyse : elle constitue un puissant passeport idéologique.
Quand le cheval de Troie trébuche
Rachid Achachi parle beaucoup et, lorsqu’on a la langue bien pendue, on finit parfois par se prendre les pieds dedans. Le cheval de Troie a ainsi déjà trébuché.
« Le Maroc doit tout faire pour provoquer […] quitte à ce que cela se traduise par une guerre civile en Algérie. »
— Rachid AchachiDocument sonore utilisé dans cette enquête. Voir le tweet source sur X ↗
Cette séquence révèle le contraste entre le positionnement intellectuel et « dissident » qu’il adopte devant certains publics français et l’expression, dans un espace marocain, d’une stratégie ouvertement hostile à la stabilité de l’Algérie.
Il ne s’agit plus de critiquer le gouvernement algérien, son fonctionnement ou ses orientations diplomatiques. Il s’agit d’envisager une guerre civile dont toute une population aurait à subir les conséquences, au nom de ce qui serait profitable au Maroc.
Voilà une déclaration difficilement compatible avec le personnage de l’intellectuel indépendant observant avec détachement les rapports de puissance. Derrière le géopolitologue apparaît soudain le nationaliste marocain prêt à considérer le chaos chez le voisin comme une occasion stratégique.
Cette pièce rapportée à la grande famille de la dissidence française est surtout le neveu de deux sinistres barbouzes du Makhzen. Lors d’une émission de Med Radio, « Sans langue de bois », animée par Ridouane Ramdani en octobre 2025, Rachid Achachi reconnaît être le neveu de Mohamed et Abdelhak Achaachi.
Le premier, chef du département de contre-subversion du Cab 1, se trouvait à Paris lors de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka. Selon le récit de l’ancien agent Ahmed Boukhari, il aurait supervisé les communications de l’opération et transmis à Rabat plusieurs instructions après la capture de l’opposant. Le second, également présent dans la villa de Fontenay-le-Vicomte, était un cadre du sinistre Cab 1. Visé par l’un des mandats d’arrêt internationaux signés en 2007 par le juge français Patrick Ramaël, il mourut en septembre 2018 à l’âge de 88 ans sans avoir jamais été interrogé. Le Monde, RFI, Zamane

Loin de prendre ses distances avec leur rôle, Rachid Achachi affirme que ses deux oncles n’auraient fait que leur « devoir national ». Il accuse parallèlement Ben Barka d’avoir été un agent de l’Algérie et de Cuba, puis va jusqu’à soutenir que, si l’opposant avait dirigé le royaume, le Maroc serait devenu « comme l’Algérie, moins le gaz et le pétrole ». Le masque du dissident tombe : derrière le géopolitologue antisystème apparaît un zélote du Makhzen qui blanchit les barbouzes de sa famille et noircit leur victime. Anfas Press, L’aut’journal
Youssef Hindi : l’antisionisme comme certificat d’indépendance
Le positionnement de Youssef Hindi est plus indirect. Auteur et conférencier installé depuis longtemps dans les réseaux gravitant autour d’Égalité & Réconciliation, il a construit une grande partie de sa notoriété sur ses travaux consacrés au sionisme, aux stratégies impériales et aux rapports de puissance.
Cette spécialisation lui confère une autorité particulière auprès d’un public qui considère la dénonciation d’Israël comme l’une des principales preuves d’indépendance intellectuelle. L’antisionisme devient sa carte maîtresse : celle qui paraît garantir la sincérité de toutes les autres.
Mais cette réputation ne dispense pas d’examiner séparément ses productions consacrées au Maroc : choix des sujets, vocabulaire employé, place accordée à la monarchie, traitement du Sahara occidental et représentation de l’Algérie.
Sa dénonciation du sionisme, d’Israël et de son rapprochement stratégique avec le Maroc fait ainsi écran à une autre réalité coloniale : celle du Sahara occidental. Depuis 1963, ce territoire figure sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU, qui considère sa décolonisation comme inachevée. Mais sur ce dossier, Hindi abandonne le vocabulaire de l’anticolonialisme pour reprendre celui de Rabat : le Front Polisario, reconnu par l’ONU comme représentant du peuple sahraoui, devient sous sa plume une simple « organisation séparatiste ».
Cette circulation dans les médias marocains établis ne commence pas en 2026. Dans son numéro 1504, daté du 20 au 26 octobre 2023, Maroc Hebdo lui consacre déjà son « grand entretien de la semaine » sur trois pages. Hindi y déploie son sujet de prédilection — le sionisme — devant un lectorat marocain, avant de relayer lui-même l’entretien auprès de son public. Entretien reproduit par Égalité & Réconciliation


Certaines de ses interventions présentent le royaume comme la cible de réseaux étrangers ou comme une puissance africaine capable de tenir tête à la France. Le Matin l’a également invité à plusieurs reprises en 2026 pour commenter la situation au Moyen-Orient. Le Matin, 16 mars 2026
La question n’est pas de lui reprocher de parler dans un média marocain. Elle consiste à comprendre comment la légitimité acquise dans la dissidence française peut rendre certains récits favorables aux intérêts de Rabat plus acceptables auprès d’un public qui les rejetterait s’ils étaient formulés directement par un organe institutionnel du royaume.
Dans la famille Hindi, je demande la sœur et le père
Si l’on jouait au jeu des sept familles, certaines cartes mettraient à mal l’image du dissident antisioniste, libre, indépendant et intègre. Dans la famille Hindi, je demande la sœur et le père.
La sœur, c’est Hindi Zahra — Zahra Hindi à l’état civil — chanteuse franco-marocaine dont Youssef Hindi a lui-même confirmé la parenté lorsqu’il fut contraint de répondre publiquement à la polémique. Youssef Hindi, à 30 min 05 s
Le 12 novembre 2011, elle se produit au Barby de Tel-Aviv malgré l’appel explicite de la Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël. La représentation a bien lieu et provoque ensuite une campagne de boycott au Maroc. Appel de BDS France, The Jerusalem Post

Au moment où Hindi Zahra monte sur scène à Tel-Aviv, Youssef Hindi ne suit pourtant pas l’affaire de loin, en simple frère désapprobateur et impuissant. Il est le gérant légal d’OURSOUL RECORDS, la société de production et d’édition musicale constituée avec sa sœur et associée à ses œuvres.
Les documents de création sont éloquents : Zahra Hindi apporte 950 euros sur les 1 000 euros du capital ; Youssef Hindi apporte les 50 euros restants et prend la direction de la société. Le registre du commerce le désigne comme gérant dès sa création en 2009. Il demeure à ce poste jusqu’en juin 2014. Lorsque sa sœur choisit de se produire à Tel-Aviv en dépit de l’appel palestinien au boycott, son frère antisioniste dirige donc toujours officiellement son label. Registre et annonces BODACC d’OURSOUL RECORDS

La pièce avait été mise en circulation par Panamza dès le 22 novembre 2023. Elle n’est pas une rumeur de réseau social : elle correspond aux mentions du registre du commerce sur le capital et la gérance d’OURSOUL RECORDS. Publication de Panamza
Treize ans plus tard, sommé de s’expliquer, Hindi assure avoir été personnellement opposé à ce concert. Soit. Mais il omet le détail qui dérange : il n’était pas seulement le frère contrarié de l’artiste, il était alors le dirigeant de la structure professionnelle liée à sa carrière. Sa réponse, à 40 min 27 s
Les registres font voler en éclats le récit commode de l’observateur extérieur sans prise sur les événements. Hindi dirigeait officiellement OURSOUL RECORDS lorsque l’artiste produite par ce label s’est rendue à Tel-Aviv malgré l’appel palestinien au boycott. Pour un homme qui a fait de la révélation des réseaux, des structures et des responsabilités cachées sa spécialité, l’oubli de sa propre qualité de gérant tombe particulièrement mal.
Dans la famille Hindi, la sœur ne constitue plus une simple carte gênante. En la retournant, on découvre le nom du frère au verso.
Dans la famille Hindi, la sœur ne constitue plus une simple carte gênante. En la retournant, on découvre le nom du frère au verso.
En 2016, l’artiste reçoit des mains de Mohammed VI l’ordre du Mérite national. Première carte retournée.
Le père, c’est la carte kaki. Hindi Zahra a elle-même raconté avoir grandi avec un père militaire, homme sévère et régulièrement absent pour des raisons professionnelles. Plusieurs biographies confirment qu’il servait dans l’armée marocaine avant que sa fille ne le rejoigne à Paris. Il appartenait donc aux Forces armées royales, les FAR.
Mais que faisait précisément ce militaire marocain à Paris ? Vers 1993, Zahra quitte le Maroc pour rejoindre son père dans la capitale française. Les portraits consacrés à la chanteuse deviennent alors curieusement muets : ni son grade, ni sa dernière affectation, ni la fonction qu’il exerçait en France ne sont jamais précisés. Biographie de Hindi Zahra, Le Parisien
Était-il rattaché à l’ambassade du Maroc ou à un autre service du royaume ? Aucun document public retrouvé ne permet encore de l’établir. Mais la question n’a rien de gratuit : elle naît directement du parcours connu d’un militaire des FAR installé à Paris, dont la fonction française disparaît du récit biographique au moment même où elle devient intéressante.
Cette appartenance prend une tout autre signification lorsque Youssef Hindi aborde le Sahara occidental. Les FAR sont directement engagées contre le Front Polisario depuis la guerre déclenchée en 1975, interrompue par le cessez-le-feu de 1991 puis ravivée par la reprise des hostilités en novembre 2020. L’institution militaire dans laquelle servait son père a donc précisément pour adversaire le mouvement que Hindi et Achachi présentent comme une organisation « séparatiste ».
Ce qualificatif n’a pourtant rien de neutre. Il reproduit tel quel le vocabulaire du Makhzen, qui présente le Sahara occidental comme une partie intégrante du Maroc et toute revendication d’indépendance comme une entreprise de séparation. Or le Front Polisario n’est pas juridiquement considéré comme un groupuscule séparatiste opérant à l’intérieur d’un territoire marocain reconnu.
Les résolutions 34/37 et 35/19 de l’Assemblée générale des Nations unies le reconnaissent comme le représentant du peuple du Sahara occidental. La Cour de justice de l’Union européenne le qualifie également de « représentant privilégié du peuple sahraoui » et rappelle que le Sahara occidental constitue un territoire distinct et séparé du Maroc, dont le peuple possède un droit à l’autodétermination.
Après la sœur décorée par Mohammed VI apparaît donc le père au sein des FAR. Dès lors, il n’est guère étonnant que Youssef Hindi reproduise sur le Polisario le narratif de l’institution militaire et du royaume dont il est issu. La carte familiale n’établit pas à elle seule le jeu du fils, mais elle permet de comprendre pourquoi, sur le Sahara occidental, son discours épouse si fidèlement celui de Rabat.
Le contraste est saisissant : celui qui a bâti une grande partie de sa notoriété sur la dénonciation du sionisme a dû répondre du concert israélien de sa sœur sans rappeler qu’il dirigeait précisément, au moment des faits, la société musicale qu’ils avaient constituée ensemble.
Un paradoxe n’est pas une preuve. Une fonction de gérant inscrite au registre du commerce, en revanche, est un fait.
La critique comme joker
Achachi et Hindi peuvent naturellement critiquer la normalisation avec Israël, certaines décisions marocaines ou même des responsables du royaume. Ces critiques constituent leur meilleur joker : il suffit de les exhiber pour repousser toute interrogation sur leur proximité avec les intérêts de Rabat.
Mais quelques critiques ne suffisent pas à définir une ligne politique. Encore faut-il en étudier la nature, les limites et surtout les sujets sur lesquels elles cessent de s’exercer.
Une critique peut être sincère tout en remplissant une fonction de caution. Elle peut construire l’image d’un opposant suffisamment crédible pour que ses prises de position ultérieures soient accueillies sans méfiance. Elle peut même servir de brevet d’indépendance à celui qui souhaite diffuser un récit institutionnel sans apparaître comme son messager.
La véritable question n’est donc pas de savoir si Achachi et Hindi ont déjà critiqué le Maroc. Elle est de déterminer ce qu’ils défendent lorsque les intérêts stratégiques du royaume sont directement engagés, quels récits ils introduisent dans les milieux dissidents et quelle représentation de l’Algérie ressort de l’accumulation de leurs interventions.
Une fois les cartes retournées
Une fois les cartes retournées, le numéro des dissidents irréductibles tourne à la farce. Achachi chronique pour Le360, appelle le chaos algérien de ses vœux, blanchit les barbouzes de sa famille et piétine leur victime. Hindi, lui, dénonce tous les colonialismes — sauf celui qui contrarierait Rabat —, récite sur le Sahara occidental le lexique du royaume et oublie, lorsqu’il raconte son opposition au concert israélien de sa sœur, qu’il dirigeait alors leur label.
Leur radicalité n’est pas une ligne politique, mais un costume de scène. Ils l’enfilent devant le public antisystème et le déposent au vestiaire dès que les intérêts du Makhzen entrent en scène. La dissidence leur sert de blanchisserie idéologique : les récits de Rabat y entrent frappés du sceau du pouvoir et en ressortent parfumés à l’antisionisme, à la russophilie et à la rébellion.
Alain Soral croyait adouber deux francs-tireurs. Le « maître du logos » pensait tenir le cheval par la bride ; il n’était que le portier chargé de lui ouvrir les portes.
Les chevaux de Troie du Makhzen
Achachi et Hindi ne constituent finalement que deux pièces d’un dispositif beaucoup plus vaste. La stratégie d’influence marocaine ne s’arrête pas aux frontières de la dissidence : elle se déploie sur l’ensemble du spectre idéologique français, en adaptant chaque fois son langage au milieu qu’elle cherche à pénétrer.
À l’extrême droite, elle trouve depuis longtemps des relais séduits par la monarchie, son autoritarisme réputé stable et son opposition à l’Algérie. Dans la mouvance antisystème, elle emprunte les habits de l’antisionisme, de la russophilie et de la lutte contre l’impérialisme. Au centre du jeu politique, elle s’appuie sur les intérêts économiques, les réseaux franco-marocains et la raison d’État. À gauche, enfin, elle mobilise l’antiracisme, l’attachement aux origines et le discours sur la fraternité entre les peuples.
Le résultat est saisissant. Une partie de la gauche décoloniale française, si prompte à dénoncer la colonisation de la Palestine, devient soudain beaucoup moins regardante lorsqu’il est question du Sahara occidental. Jean-Luc Mélenchon lui-même a salué les « propositions intéressantes » du Maroc et déclaré se sentir attaché à la « ferveur marocaine » entourant la marocanité du territoire. Le vocabulaire de l’autodétermination disparaît alors derrière celui du « réalisme » diplomatique.
Najat Vallaud-Belkacem, lorsqu’elle évoque la crise migratoire de Ceuta, déplore à juste titre le sort des migrants tout en reprenant en creux la thèse marocaine d’une implication algérienne.
Naïma Moutchou, ancienne vice-présidente de l’Assemblée nationale, défend ouvertement le plan d’autonomie marocain et a même demandé la suppression du groupe d’études parlementaire consacré au Sahara occidental, avant d’en obtenir la coprésidence.

Plus à droite, Rachida Dati s’est rendue en février 2025 à Laâyoune et à Dakhla pour matérialiser le soutien français à la souveraineté revendiquée par Rabat. Elle devenait ainsi la première ministre française en exercice à se rendre dans le territoire occupé sous les couleurs marocaines.
Autour du champ politique gravite tout un monde d’écrivains, de diplomates, d’anciens responsables du renseignement et de producteurs d’opinion. Tahar Ben Jelloun et l’ancien ambassadeur de France en Algérie Xavier Driencourt tiennent chronique dans Le360. L’ancien directeur du renseignement de la DGSE Alain Juillet multiplie les interventions célébrant la stabilité et les ambitions géopolitiques du royaume. Boualem Sansal vient à son tour de rejoindre officiellement Le360 comme chroniqueur régulier, inaugurant sa collaboration par un texte consacré à Dakhla, présentée sans réserve comme appartenant au « Sud marocain ».
C’est précisément la force de ce système. Il ne repose pas sur un propagandiste unique chargé de convaincre toute la société française, mais sur une multitude de relais spécialisés. À chacun son public, son langage et son brevet de légitimité : l’antisionisme pour Hindi, la géopolitique russe pour Achachi, l’autorité diplomatique pour Driencourt, le renseignement pour Juillet, la littérature pour Ben Jelloun et Sansal, l’antiracisme ou les origines familiales pour certaines figures de gauche, la raison d’État pour les responsables gouvernementaux.
Il n’existe donc pas un cheval de Troie du Makhzen, mais toute une cavalerie. Et c’est bien Rabat qui en tient les rênes.


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